En Traits Libres, itinéraire de libraires-éditeurs résolument indépendants
Dès sa création en 2022, la librairie En Traits Libres a constitué un lieu singulier concentrant entre 4 murs les principes de l'association qui l'avait précédée : sens de la fête, célébration des artistes locaux et défense passionnée de l'édition indépendante . Gérée par un collectif d’éditeur.ice.s et de d'auteur.ice.s devenues libraires, cet établissement hybride s’est distingué par son approche innovante de la constitution du fonds et de la programmation culturelle en librairie récompensée par le titre de "Librairie de l'année 2024" par Livres Hebdo. Lorsque En traits libres ferme définitivement ses portes en 2025, la maison d’édition 6 Pieds sous Terre, elle, continue à "creuser" la voie pour la bande dessinée indépendante . Retour sur un projet collectif à part.
L'Interview express de Miquel Clemente :
L'Agence Unique, Occitanie Culture : Quels ont été les principaux facteurs ayant conduit à la fermeture de la librairie ?
Miquel Clemente, membre fondateur de la librairie En Traits Libres et responsable des éditions 6 Pieds sous Terre:
Nous avons subi cette fermeture. Cela faisait deux ans que nous tentions de négocier le loyer ou l'achat de notre local. Nous avons essayé d'explorer d'autres solutions. Sans succès.
Nous savions d'entrée que notre loyer de 7200 euros par mois constituerait, à terme, un problème. Avec un loyer comme celui-ci, il aurait fallu atteindre un million d'euros de chiffre d'affaires par an en très peu de temps pour que le modèle économique de la librairie soit viable. Atteindre un tel niveau de chiffre d'affaires, sans augmenter d'autres charges, en particulier celles liées à l'embauche de personnel, était impossible.
Nous pensions qu'en constituant une clientèle fidèle et en étant performants nous disposerions alors d'une plus grande marge de manœuvre pour renégocier notre loyer. Nous avons atteint nos objectifs : notre chiffre d'affaires a progressé de manière impressionnante, en doublant sur 2 ans et nous avons réussi à souder une vraie communauté autour de la librairie mais cela n'a pas suffit pour changer la dynamique des négociations.
A.U.O.C : De quelle façon s'articulait l'activité de la librairie avec celle de la maison d'édition ?
M.C. :
Cela nous a demandé de travailler 12 heures par jour. La deuxième année, nous n'avons pas fermé le magasin. On a donné tout ce qu'on avait. Mais, si notre maison d'édition n'avait pas été là, notre librairie n'aurait pas pu tenir aussi longtemps dans ces conditions. Nous étions salarié.es de 6 Pieds sous Terre, ce qui nous a permis de ne pas faire peser nos charges salariales sur la librairie.
Par ailleurs, toutes les connexions que nous avions créées, les liens privilégiés que nous entretenions avec les auteurs et les autrices grâce à la maison d'édition ont été déterminants pour l'activité de la librairie et son succès auprès du public.
A.U.O.C: Comment s’est déroulé le dernier jour de la librairie ?
M.C. : Le dernier ? Nous avons fait nos 24 heures du fanzine, dans un local vide. Nous avions laissé quelques bouquins à prix libre, il y avait une ou deux tables, quelques chaises, une photocopieuse, des DJs, une tireuse et nos clients. Ces 24 heures ont été un véritable moment de communion avec tous ceux qui étaient là. Il restera gravé dans ma mémoire.
A.U.O.C : Si vous deviez retenir une chose de cette période d'activité ?
M.C. :
J'ai observé de près la difficulté que représente la mise en place d'une programmation culturelle régulière et de qualité pour les librairies. D'un côté, avoir le statut de SARL facilitait le contact avec les diffuseurs qui étaient plus en confiance qu'avec une librairie associative. Mais, d'un autre, la forme associative, comparée à la SARL, donnait accès à un soutien public plus conséquent pour l'organisation des animations qui constituaient la pierre angulaire de notre établissement. Aujourd'hui, je pense vraiment qu'il vaut mieux avoir une association en parallèle, pour un éditeur ou une librairie, qui permette une plus grande souplesse dans la programmation culturelle. C'est un modèle qu'on retrouve du côté de la maison d'édition Au Diable Vauvert avec Les Avocats du Diable par exemple.
Aussi, nous sommes passé à peu de choses de réussir notre pari. Je suis fier que nous ayons atteint ce chiffre d'affaires en proposant 85 % de bandes dessinées produites par des structures indépendantes.
Mais je retiens surtout, comme point positif à tout cela, que nous avons créé des lecteurs ou je devrais dire, que nous avons recréé des lecteurs. Dans notre clientèle, nous avions beaucoup de gens qui n'allaient pas ou plus en librairie. Et ça, c'est la grande réussite de notre projet : re-faire lire.
A.U.O.C : Quels sont vos projets futurs ?
M.C. : Pour l’instant, nous préférons concentrer notre énergie sur le développement de 6 Pieds sous terre. L’idée est de continuer à faire évoluer la maison en restant fidèle à ce qui fait son identité : publier des bandes dessinées originales et exigeantes. Nous ne cherchons pas forcément à produire plus, mais plutôt à maintenir la qualité de notre proposition éditoriale et à continuer d'accompagner des auteurs singuliers : Le meilleur reste à venir...
TOUT EN CHIFFRES :
Année d'ouverture : 2022 Année de fermeture :2025 Chiffre d'affaires de la dernière année :400 000€ Titres référencés :5 000 Titres en stock :15 000 Surface totale :400 m2 Surface de vente :220 m2 Surface pour les expositions :100 m2